samedi 19 août 2017

Idée du rêve (Binswanger)

"Mais on voit que, si cette interprétation est exacte, le sujet du rêve n'est pas tant le personnage qui dit 'je' (dans le cas occurrent, une promeneuse qui arpente les bords interminables d'une plage), mais c'est en réalité le rêve tout entier, avec l'ensemble de son contenu onirique ; la malade qui rêve est bien le personnage angoissé, mais c'est aussi la mer, mais c'est aussi l'homme qui déploie son filet mortel, mais c'est aussi, et surtout, ce monde d'abord en vacarme, puis frappé d'immobilité et de mort, qui revient finalement au mouvement allègre de la vie. Le sujet du rêve ou la première personne onirique, c'est le rêve lui-même, c'est le rêve tout entier. Dans le rêve, tout dit 'je', même les objets et les bêtes, même l'espace vide, même les choses lointaines et étranges, qui en peuplent la fantasmagorie. Le rêve, c'est l'existence se creusant en espace désert, se brisant en chaos, éclatant en vacarme, se prenant, bête ne respirant plus qu'à peine, dans les filets de la mort. Le rêve, c'est le monde à l'aube de son premier éclatement quand il est encore l'existence elle-même et qu'il n'est pas déjà l'univers de l'objectivité. Rêver n'est pas une autre façon de faire l'expérience d'un autre monde, c'est pour le sujet la manière radicale de faire l'expérience de son monde, et si cette manière est à ce point radicale, c'est que l'existence ne s'y annonce pas comme étant le monde. Le rêve se situe à ce moment ultime où l'existence est encore son monde, aussitôt au-delà, dès l'aurore de l'éveil, déjà elle n'est plus." 

(Michel Foucault introduisant Le rêve et l'existence de Ludwig Binswanger, in Dits et écrits, Gallimard Quarto, tome 1).

vendredi 18 août 2017

Winter

           (source : Poetry, A Magazine of Verse, June 1926, volume XXVIII, number III / Poetry foundation.org
                              

Make it strange !

@ 1 - "La langue dans laquelle on traduit (…) n'est pas la langue d'arrivée, elle-même, la propre langue du traducteur, mais cette langue réfléchie dans le miroir de la langue autre, celle de l'original ; la langue originelle transmettant au texte traduit non ses mots, objets irréductibles, mais ses ordres, ses constructions, ses arrangements. Il en résulte dans la langue d'arrivée quelque étrangeté, quelque bizarrerie, quelque trouble ; mais c'est précisément cela qui, par son irruption dans la langue du traducteur, la force à regarder au-delà d'elle-même, à reconnaître et admettre l'étranger."
@ 2 - "Le traducteur lui-même se regarde dans l'autre langue, se voit autre, n'en retourne pas le même ; les autres langues vous changent, comme aimer dans un idiome étranger."
@ 3 - "Un tel mode est celui qui donne le plus intensément l'idée de lointain. L'acclimatation parfaite du récit étranger, du vers étranger, à l'habituel contemporain dans la langue traduisante crée une déperdition évidente, non de ce qui peut se trouver dans le récit originel lu dans sa propre langue, dans le poème originel lu dans ses propres sons, qui sont d'une certaine manière de l'habituel contemporain au départ du texte, mais de ce parfum particulier des œuvres traduites, parce qu'elles sont traduites, qui est en lui-même voyage, exotisme, étrangeté."
@ 4 - "Dans le mode de traduire dont je parle, le résultat, le livre ou le poème traduit, n'est ainsi pas tout à fait seulement un récit, un poème de la langue d'arrivée, mais une chimère. Toute grande traduction est une bête fabuleuse, qui dit : Je vous écris d'un pays lointain."
@ 5 - "J'opposerais à l'injonction poundienne, Make it new !, qui définit une classe indispensable de traductions (je ne suis pas en train de les récuser), cette autre, d'essence fort différente : Make it strange ! make it alien ! ; traduis étranger ! traduis autre !"
         Jacques Roubaud, 'le grand incendie de londres', branche I, La Destruction, Insertions - Incises - 144 (§ 61).

Hiver (voyage)

Adorable, les arbres d'automne liquescents,
Humide bois noir tacheté de feuilles
Jaunes d'ambre.

Et jaune dans l'air, et d'ambre sur l'herbe roide,
Une frêle beauté qui se tourne vers A été,
Mais adorable, mais assurée.

Je ne volerais pas au sud avec les oies :
Plutôt, enfoui sous des feuilles humides,
Avoir de l'humus dans la bouche.

                                                      (D'après Edwin Denby)

Narrative room

"La main écrirait, déchiffrant par le feu."

jeudi 17 août 2017

Branche I (Idée de la photographie)

Pendant un court moment seulement, au dix-neuvième siècle, avant l'invention du "positif" par Talbot, au temps du daguerréotype, le monde a pu apparaître tel qu'il se serait vu lui-même s'il avait pu se voir ; mais, par une ironie étrange, le daguerréotype était désarmé devant les objets en mouvement, et le seul portrait naturel d'un homme dans ce monde curieux d'au-delà du miroir que je connaisse est ce daguerréotype du boulevard parisien, dans une lumière d'après-midi, vide de chiens, de chevaux, de voitures, de promeneurs, où seule s'est fixée une silhouette parce que assez longtemps immobile, puisque c'est celle de quelqu'un en train de se faire cirer les souliers (on ne voit presque rien du cireur, parce qu'il bougeait, lui) : Paris, après une bombe à neutrons.

                                            (Branche un - Destruction - récit - chapitre 4 - § 44)

mercredi 16 août 2017

'bestwego'

    non. dis non. soit dit non. en quelque manière non. jusqu'à so what on. soit dit so
what non.
    dis avoir dit. bien dit. à jamais dit être dit bien dit.
    tais l'âme. partout où. tout le corps. partout où. au plus ceci. la durée. partout où.
au contraire l'âme.
    être hors. immobile sortir. vers le dedans; vers l'avant. oui.

    on entre. on va. ni même. ni bouge.
    non, ni. va.
    rien, présent. tout le reste jamais. jamais éprouvé. toujours su. important. ne tente
    plus. n'échoue plus. réussit.

    enfin l'âme. oui. enfin le temps. oui.
    les deux enfin. l'un l'autre alors. alors l'autre. bien être l'âme tenter le temps. bien
être l'un bien être l'autre.
    pourquoi non. certainement non. depuis chacun. avale et viens.

   quand vient tout. quand vient ici. avale et va. toujours l'âme.
   partout où. toujours le temps. partout où.
   renonce. réussis.
   encore mieux. et pire mieux.

                         (IV. chapitre 22, p. 279)