mardi 20 juin 2017

Daniil Harms (1905-1942)

Il est difficile de parler de Pouchkine à quelqu’un qui ne sait rien de lui. Pouchkine est un grand poète. Napoléon est moins grand que Pouchkine. Comparé à Pouchkine, Bismarck n’est rien. Comparés à Pouchkine, Alexandre Ier, Alexandre II et Alexandre III ne sont que des bulles. Et d’ailleurs, comparé à Pouchkine, tout le monde n’est que bulles. Ce n’est que si on le compare à Gogol que Pouchkine n’est lui aussi qu’une bulle.
C’est pourquoi au lieu de parler de Pouchkine, je ferais mieux de vous parler de Gogol.
Mais Gogol est si grand qu’il est impossible de parler de lui, c’est pourquoi je vais malgré tout vous parler de Pouchkine.
Après Gogol, parler de Pouchkine est quelque peu vexant. Mais impossible de parler de Gogol. C’est pourquoi il vaut mieux que je ne parle de personne.


   15 décembre 1936

dimanche 11 juin 2017

Le flou

"Ce flou était-il évitable? Le sens, dans une phrase, se donne de façon séquentielle. La séquence dispose des mots; elle indique entre eux des trajets syntaxiques et des affinités sémantiques. Cette composition, qui rythme l'apparition, ne relève qu'en partie de la grammaire et de la logique. Car le sens, du moins en littérature, appelle à sentir autant qu'à comprendre. Il fait voir et il touche; il réagit. Il n'a ni la validité d'un syllogisme ni la valeur de vérité d'une proposition, pas même la substance d'un contenu. Dans les parages de la signification dominante des mots, il fait tache, il s'écoule et s'étend. Il se produit, éventuellement il se traduit dans d'autres langues, mais il ne peut se dire. Après qu'on a lu la moindre phrase d'un roman, son sens continue de frémir, de se déformer, de vibre, et c'est en vain qu'on tenterait d'en clore le contour. (Il n'existe pas de paraphrase.) Car on a joué sur la tension du sens, on a pincé la corde pour faire entendre les harmoniques. L'effet global demeure essentiellement instable, des ondulations le traversent. Où le sens est vivant, le flou est nécessaire."

Pierre Alferi, Chercher une phrase, Christian Bourgois, coll. "titre", 42, 2007, IV

mercredi 7 juin 2017

Un degré



pour C. ou J. 
 
vous laisseriez béer
dans l’activité fébrile
un geste suspendu à
attendre tel effet de
réalisation désignée
aimantation terme à
terme du lexique de
pouvoir conditionnel
c’est merveille l’œil

clos par rémanence
montée à l’envers
qui projetterait oui
vers une autre forme

fiction tu démesures

dimanche 23 avril 2017

Critique (monostiche)


                          "Une érotique de la brevitas et l'allegro de la rime vivace."

                                          

Glose, I (imitation sérieuse)

Selve où vont
cendres
d'une panthère parfumée.

(Dans la selve, D.
perçoit des effluves de
panthère cendrée.
Animal-nulle-part
partout respiré.)

dimanche 16 avril 2017

La lampe (W.)

Non, ce qui m’attendrait, au sortir de son immeuble, ce n’était que le vent qui se lèverait par intermittence sur l’avenue, dépêchant ses cohortes chaque jour plus denses de feuilles mortes à l’assaut des trottoirs, fin septembre, et disperserait avec elles les derniers passants, après quoi le tram, léger tangage, agréable cela, par les rues calmes, sur le chemin du retour, dans l’atmosphère qui n’enveloppe la ville que vers le soir, quand la lumière déclinante allume entre les branches des tilleuls une dernière incandescence pâle, incertaine, comme la flamme vacillante d’une lampe sur le point de s’éteindre. Quelqu’un

avait soufflé la lampe.

mardi 21 mars 2017

Muances (W)

Oui, voir cela, un jeune homme déambuler, et disparaître, avenue Chopin. Sur cette image le récit pouvait s’ouvrir, et prendre son essor, sans jamais véritablement commencer tout à fait, pourtant, comme il apparaîtrait plus tard, puisque sur l’instant de cette genèse il faudrait s’arrêter, et revenir, reprenant toujours à partir de ce point où, devenant visible, il s’évanouissait, entre épiphanie et faux départ. Point où tout entier il se serait recueilli, se donnant et se dérobant simultanément, s’approchant et m’échappant, toujours avec douceur, doucement. Un don ? Je n’en pouvais rien faire. Mais alors tu sauras, dirait-il, le narrateur que tu n’es pas. A cette perte dont l’image initiale était la manifestation calme, bouleversante, il faudrait consentir. Elle formerait le sang, toute la matière de mon récit. A la dépossession à quoi cette perte exposerait, à cette très grande vulnérabilité qu’elle ouvrirait en soi comme les lèvres d’une plaie, qui ne se refermeraient, il faudrait consentir encore. Il semblait ne pas devoir exister d’alternative au récit déchiqueté, problématique qui en résulterait.


C’était d’une certaine façon, je le comprenais maintenant, sinon l’image même, une image de ma jeunesse, ce premier murmure sur les lèvres du récit. C’était l’image d’une genèse dont je ne pouvais, je ne voulais, je ne pouvais sortir. Voilà pourquoi le récit devait reprendre encore, comme de lui-même, affranchi désormais de l’espérance d’échapper à ce ressassement qui l’empêchait pouvait-on croire de se poursuivre, et de courir son erre indéfinie, le cours aléatoire par lequel il advenait à lui-même. Ainsi le narrateur se ferait-il toujours plus attentif aux intervalles, aux intermittences, vent sur l’avenue, silence parfois soulevé et à peine rompu, sur le trottoir, de quelques déchets. Le début était muances, variété de nuances.

S’installant au piano, comme autrefois, Sàndor jouerait La Livri, tandis que moi, dans ma pièce sans particularité, en dernier témoin je modulerais, devant une photographie, noire et blanche, sans anicroche l’extinction de toute voix.