mardi 21 mars 2017

Muances (W)

Oui, voir cela, un jeune homme déambuler, et disparaître, avenue Chopin. Sur cette image le récit pouvait s’ouvrir, et prendre son essor, sans jamais véritablement commencer tout à fait, pourtant, comme il apparaîtrait plus tard, puisque sur l’instant de cette genèse il faudrait s’arrêter, et revenir, reprenant toujours à partir de ce point où, devenant visible, il s’évanouissait, entre épiphanie et faux départ. Point où tout entier il se serait recueilli, se donnant et se dérobant simultanément, s’approchant et m’échappant, toujours avec douceur, doucement. Un don, je n’en pouvais rien faire. Mais, tu sauras alors, dirait-il, le narrateur que tu n’es pas. A cette perte dont l’image initiale était la manifestation calme, bouleversante, il faudrait consentir. Elle formerait le sang, toute la matière de mon récit. A la dépossession à quoi cette perte exposerait, à cette très grande vulnérabilité qu’elle ouvrirait en soi comme les lèvres d’une plaie, qui ne se refermeraient, il faudrait consentir encore. Il ne semblait pas devoir exister d’alternative au récit déchiqueté, problématique qui en résulterait.


C’était d’une certaine façon, je le comprenais maintenant, sinon l’image même, une image de ma jeunesse, ce premier murmure sur les lèvres du récit. C’était l’image d’une genèse dont je ne pouvais, je ne voulais sortir. Voilà pourquoi le récit devait reprendre encore, comme de lui-même, affranchi désormais de l’espérance d’échapper à ce ressassement qui l’empêchait pouvait-on croire de se poursuivre, et de courir son erre indéfinie, le cours aléatoire par lequel il advenait à lui-même. Ainsi le narrateur se ferait-il toujours plus attentif aux intervalles, aux intermittences, vent sur l’avenue, silence parfois soulevé et à peine rompu, sur le trottoir, de quelques déchets. Le début était muances, variété de nuances.

S’installant au piano, comme autrefois, Sàndor jouerait La Livri, tandis que moi, dans ma pièce sans particularité, en dernier témoin je modulerais, devant une photographie, noire et blanche, sans anicroche l’extinction de toute voix.

samedi 11 mars 2017

Entretien

Comment faire autrement serait la question difficile du poème, la source et la direction de son geste ?

vendredi 10 mars 2017

"très riche nihil" (W.)

J’ignore pourquoi je continue, pourquoi il faut continuer.


Pour l’amour d’un simple mot, peut-être, rien. Je ne saurais mieux dire. Il entrait je ne sais quoi de fragile et d’inaltérable dans la transparence de cette syllabe seule, qui contenait le monde. L’asphyxie uniformément grise d’une après-midi pluvieuse, tout l’automne, la forme d’un nuage loin, les mille incidents du quotidien, les mille péripéties, et jusqu’à l’absence de péripétie elle-même, parlaient dans ce mot étrangement, de la même voix. 

J’ignore pourquoi, je continue,  il faut continuer.

Oui et non, inséparés. Les choses respiraient mieux, à l’intérieur de ce mot circulaient avec une liberté nouvelle, une fluidité déconcertante, entrant et sortant, en une circulation presque incessante, merveilleusement labiles et diaphanes, dansantes. La mort y trouverait sa place, comment faire autrement, mais alors ce ne serait plus elle le dernier mot ?

Au bout du conte (W.)


A cette fadeur, consentir, au bout du conte. Cette espèce de fureur qui depuis si longtemps était en lui, finirait bien par s’éteindre à son tour, finirait bien par se tarir, peu ou prou. Du moins pouvait-il l’espérer. Il finirait par consentir, d’un consentement, comme furent toutes choses importantes dans sa vie, tardif, lequel ne serait, au bout du conte, que l’œuvre de ses mains vides. A cette pauvreté qui aurait formé, comme il l’avait appris, quelquefois à ses dépens, le seul bien, le monde en quelque manière pouvait répondre, s’offrant à lui dans le plus simple appareil, nudité intégrale de l’espace ce soir-là, si c’était bien le soir, cette obscurité bruissant entre les branches, maintenant que le narrateur s’était enfin décidé à donner congé à la lumière et que commençait à se défaire autour de lui l’intrigue des couleurs et des formes. Ses yeux scrutant l’avenue ne rencontreraient dès lors plus rien, qu’elle, l'obscurité, mais n’était-ce pas aussi, maintenant, un peu la sienne, et peut-être en elle le contour presque indiscernable d’un jeune homme selon l’itinéraire que lui assignerait le vent, et alors, seulement alors, il verrait que tout cela était rien, que tout cela était bien.

vendredi 3 mars 2017

Un degré



où se croisent les
lignes est un lieu
question espace
d’indécision ouvert
chevauchement d’
indices évidents
en diffraction où
les réunir dans le
mouvant du vif

se nourrirait de
déchets croûtes
diverses en résidus
visions à exposants

he who hesitates

dimanche 19 février 2017

Fin de l'enfance

"En attendant que Louvin arrive, je suis allé m'asseoir sur le banc tout au fond du jardin du haut, que terminent deux terrasses, à l'endroit le plus éloigné du bruit de la maison. Je tourne le dos à la forêt. Chacun vaque, pense un peu à soi.  Dans le grenier mon père récite des tirades classiques apprises au temps de sa captivité, ma mère prend un bain avant de descendre à la cuisine, mon frère étudie des cartes d'état-major, mes sœurs font leurs affaires à elles, tentant de mener leur vie à part. Le paysage va s'éteindre. Je regarde des traînées rouges dans le ciel, elles me colorent le cou, je regarde le pêcher mort que le jardinier a conseillé de faire abattre, le tout jeune bouleau, l'arbre de la taïga, au tronc si clair dans le crépuscule qu'il transmet une douceur du Midi. A travers les interstices du banc j'aperçois une couleuvre endormie. Au bout d'un moment je crois qu'elle est morte, je l'agite avec une canne oubliée sur le banc. C'est sa mue que la couleuvre a laissée, une ceinture, on dirait un coude de rivière, presque un collier. Je vais envoyer une lettre à Line, je lui parlerai du collier de la couleuvre et de la chance de pouvoir se défaire dans l'herbe de sa peau..."

                                                     Bruno Bayen, Fugue et rendez-vous, Christian Bourgois, 2011. 

vendredi 10 février 2017

Un rêve (post-scriptum)

"Ainsi la fin du parc coïncidait-elle avec son ouverture vers le large."